Je ne sais pas dans quel monde on vit ni ce qu'on me veut encore après ce silence qui semblait nous convenir.

On me parle de ressentiment et d’entêtement, il me semble vraiment - c'est ce que disent les psychologues - que certains font de la projection : qu’ai-je fait pour mériter cela ? Pour mériter d’être traîtée comme une paria, continuer à me faire chahuter comme si j’avais encore quinze ans et que j’étais en pleine crise d’adolescence ?

 

J’avais des ambitions, des rêves… comment appeler cela ? Je me disais peut-être que tu avais une sensibilité proche de la mienne, que quelque chose un jour scellerait notre lien. Je me suis trompée et je me sens blessée, blessée et honteuse d’avoir encore une fois cru.

Je nous voyais faire un petit bout de chemin ensemble vers Compostelle, partager des rayons de soleil, de la poussière, de la fatigue et de la sueur… du silence aussi, mais un silence éloquent.

Je t’imaginais écouter un morceau de musique que j’affectionne particulièrement et toi aussi, être ému.

 

Et les larmes roulent sur mes joues.  Elles ne s’accompagnent cependant plus de la douleur insupportable qui m’étouffait lorsque j’étais enfant, quand je me demandais pourquoi tu m’avais désirée alors que tu m’aimais si peu.

Cette question n’est plus d’actualité. Etre désirée ne m’importe plus. C’est moi qui aime désormais. Et tout est sujet à aimer : Un vol impromptu d’oies sauvages à quelques mètres de moi, les érables se parant de petits bouquets phosporescents au printemps, le souffle tiède du vent d’automne sur mes mollets, la fraîcheur musquée d’une tomate juste cueillie. Il me semble que mon cœur n’est pas assez vaste, mes yeux pas assez grands.

 

Je m’en veux de n’être pas assez forte, encore… D’avoir, après un an sans se parler – plus, je crois- écouté ces quelques mots de haine.

Je m’en veux même de t’avoir répondu. En quoi ai-je eu besoin de me justifier ? Qu’ai-je à me reprocher ?

 

« Mon cancer s’est réveillé ». Croire en cela ? Et quand bien même, que cherches-tu à me dire ? J’étais là, moi, lors du premier cancer. J’ai avalé 7000 kilomètres. Et j’étais la seule. Sur tes quatre enfants.

Quoi dire, sinon que si cela est avéré, tu n’as rien fait contre. « On va se battre, ta mère et moi ». On ne se bat jamais que soi-même.

42 ans bientôt. Mon âme a mille ans. Aucune inimitié ne devrait plus me troubler. Et pourtant, ce soir, je pleure.